Entre gratitude et culpabilité

 

Étant inscrite sur plusieurs groupes Facebook en lien avec le handicap, l’algorithme en a déduit que j’étais touchée par le sujet et me suggère souvent des articles ou des pages mettant en avant le handicap bien sûr et aussi et surtout les aidants, leur fatigue et leur quotidien difficile. Car oui, on parle souvent de la fatigue des aidants.

Et je veux commencer par-là : je la vois. Je la comprends. Je la respecte profondément. Aimer quelqu’un et l’aider au quotidien demande une force immense. Cela use, cela épuise, cela transforme. Je le sais trop bien par mon propre vécu.

Mais aujourd’hui, il y a aussi une réalité dont on parle moins.

Faire appel à des proches aidants n’est pas toujours un choix du cœur. Parfois, c’est un choix contraint.

Le secteur de l’aide à domicile est devenu complexe. Les difficultés de recrutement sont réelles. Les intervenants manquent et sont de plus en plus exigeants, les plannings sont instables, les exigences évoluent et c’est légitime aussi, car ce sont des métiers difficiles. Mais pour les personnes dépendantes, cela crée une insécurité permanente.

Alors, quand on a la chance d’avoir des proches qui peuvent prendre le relais, cela devient, d’une certaine manière, plus simple. Plus stable, plus rassurant.

Mais plus simple ne veut pas dire plus léger.

Car derrière cette solution, il y a souvent un mélange subtil : de gratitude… et de culpabilité.

En ce qui me concerne, je ne suis pas devenue aidée du jour au lendemain.

Je suis née handicapée. Je n’ai donc pas connu “l’avant”.

Je n’ai pas connu cette liberté qu’on perd brutalement. Je n’ai pas de souvenirs d’un corps qui faisait tout seul.

L’aide a toujours été là. Comme l’air que je respire. Comme une évidence.

Et pourtant, vivre avec l’aide depuis toujours ne rend pas la chose plus facile.

Quand on naît ainsi, on apprend très tôt qu’on dépend.

On comprend, parfois avant même de savoir le formuler, que notre quotidien repose sur les gestes d’un autre.

On voit les agendas s’organiser autour de soi. On entend les soupirs retenus. On perçoit les fatigues qu’on ne nomme pas.

Et même quand on est entourée d’amour, une petite voix peut naître. Une voix qui murmure :

« Tu prends de la place. »

« Tu compliques. »

« Tu demandes trop. »

Alors on apprend à se faire discrète. À remercier souvent. À s’excuser presque d’exister.

On apprend à mesurer ses demandes, à anticiper pour ne pas déranger, à sourire pour rassurer.

 On devient forte. Mais à l’intérieur, parfois, ça tremble.

Ce dont on parle peu, c’est de la fatigue d’être aidée.

La fatigue de dépendre. La fatigue de devoir expliquer ses besoins. La fatigue de sentir que son autonomie ne sera jamais complète.

Et surtout… la culpabilité.

La culpabilité de mobiliser du temps. La culpabilité de demander. La culpabilité d’être celle pour qui il faut adapter, prévoir, organiser.

Je ne suis pas devenue aidée. Je n’ai pas “perdu” quelque chose. Je n’ai rien connu d’autre.

Et pourtant, j’ai toujours porté ce poids invisible : celui de ne jamais pouvoir rendre l’équilibre parfaitement égal.

Mais il y a aussi autre chose en moi.

Quelque chose de puissant : Un besoin viscéral d’autonomie. Pas l’illusion de tout faire seule.

Mais le droit de choisir. Le droit de décider, le droit d’essayer même si c’est plus lent, le droit d’échouer sans qu’on fasse à ma place.

Parce que l’autonomie, ce n’est pas l’absence d’aide. C’est la présence du respect.

Être aidée ne signifie pas être effacée. Ce n’est pas être infantilisée.

Ce qui fatigue, parfois, ce n’est pas l’aide en elle-même. C’est d’être réduite à elle.

Je ne suis pas que “la personne qu’on aide”.

Je suis une femme, une mère, une amie, une amoureuse, une lectrice, une écrivaine.

L’aide fait partie de ma vie. Mais elle ne me définit pas.

Je voudrais qu’on parle aussi de ça. Du courage silencieux des aidés, de cette lutte intérieure pour rester dignes, de cette bataille invisible pour ne pas se résumer à ses besoins.

De cette fatigue qu’on tait souvent, des frustrations qu’on ravale. De ces jours où l’envie de tout envoyer valser surgit… mais où l’on se retient. Parce qu’on ne veut pas blesser et vexer la personne dont on dépend.

Devoir dire “s’il te plaît”, “merci” encore et encore, des dizaines de fois par jour.
Sourire, patienter, s’adapter, comprendre.

Et puis il y a aussi cette inquiétude qui arrive quand on voit notre proche aidant fatigué, quand on l’entend parler de ses douleurs à force de transferts répétitifs, de son épuisement…

On sait que ce n’est pas forcément de notre faute. Mais malgré tout… on y pense.

On porte ça, quelque part en nous.

Et il y a ces moments, plus discrets encore, mais tout aussi lourds : quand les autres regardent surtout l’aidant. Quand ils compatissent, conseillent, soutiennent. Et c’est normal.

Mais nous, à côté, on essaye de se faire minuscule. On écoute et on se tait.

Et parfois, sans que personne ne le veuille vraiment… on se sent, une fois de plus, de trop.

On dit souvent, et c’est vrai, que les aidants peuvent s’épuiser. Mais quand cela devient vraiment trop lourd, il existe des solutions : se faire remplacer, passer le relais, faire appel à des professionnels.  Même si cela devient de plus en plus complexe, cela reste possible…

Mais pour les aidés, il n’y a pas de pause.

Qu’il s’agisse d’un proche ou d’un professionnel, l’aide est là chaque jour, durant toute notre vie.
Il faut apprendre à dépendre, à accepter, à composer, sans interruption.

Il n’y a pas de relais pour soi-même. Pas de jour off. Pas de parenthèse.

Et parfois, ce qui pèse le plus, encore une fois, ce n’est pas l’aide en elle-même. C’est de ne jamais pouvoir s’en extraire.  

De ne jamais pouvoir dire : « Aujourd’hui, je n’ai besoin de personne. »

De ne jamais pouvoir simplement être… sans adapter, sans anticiper, sans penser à l’autre. Juste être soi pour soi.

Et ça, même quand on est forte, même quand on est entourée, même quand on aime profondément ceux qui nous aident… ça laisse, quelque part, une fatigue que personne ne voit.

Alors oui, on peut remercier les aidants, et il le faut.

Mais on peut aussi reconnaître que vivre en étant aidée demande une force immense.

Une force discrète, une force quotidienne, une force qui ne se voit pas toujours.

Je ne suis pas devenue aidée. Je suis née ainsi.

Et chaque jour, j’apprends à vivre avec l’aide… sans jamais renoncer à être moi.

Peut-être que la vérité se trouve là, quelque part entre nous.

Entre celles et ceux qui aident et celles et ceux qui sont aidés.

Ni les uns au-dessus, ni les autres en dessous.
Juste des vies qui s’entrelacent, qui s’ajustent,
qui tiennent ensemble.

Il n’y a pas d’un côté la force, et de l’autre la fragilité.
Il y a de
la force partout, aussi bien dans les gestes donnés que dans les gestes reçus.

Aux aidants, j’ai envie de dire : votre présence compte plus que votre perfection.
Et aux aidés :
votre existence n’est pas un poids.

On ne se doit pas des comptes.
On se doit du respect, de l’écoute et de la douceur aussi.
Parce qu’au fond, ce qui nous relie, ce n’est pas la dépendance. C’est
le lien.

Et dans ce lien, imparfait mais sincère, il y a déjà quelque chose de profondément beau.

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Quand une simple prise de sang réveille l’enfant que j’étais…