Tu promènes ta soeur ?
Il y a des phrases qui ne durent que trois secondes.
Trois petites secondes, et pourtant elles arrivent à vous rester dans la tête beaucoup plus longtemps.
Celle-ci, par exemple.
C’était quelques jours avant la rentrée. Les vacances d’été touchaient doucement à leur fin, ma fille allait rentrer au collège bientôt et, avant de replonger dans les horaires, les réveils matinaux et les « dépêche-toi, on va être en retard », nous étions sorties faire une petite course en ville.
Rien de bien extraordinaire. Ma fille et moi, simplement.
Elle a presque 11 ans. Je suis sa mère. Et nous nous promenions tranquillement dans la rue.
Quand une dame âgée nous arrête. Elle m’attrape doucement le bras, me fait un grand sourire et s’adresse à ma fille : « Tu promènes ta sœur ? C’est bien. »
Ma fille n’a même pas le temps de comprendre ce qui lui arrive que je réponds : « Non, je suis sa mère ! »
Silence. Le genre de silence dans lequel on peut presque entendre le cerveau de l’autre personne essayer de recalculer toute la scène.
La dame se reprend alors : « Ah ! Vous êtes sa mère ! C’est que vous vous ressemblez tellement que j’ai cru que vous étiez sœurs ! »
Oui, pourquoi pas. Admettons.
Je sais que j’ai toujours fait plus jeune que mon âge. Je suis plutôt habituée aux estimations hasardeuses concernant mon âge. À l’adolescence, ça me vexait, mais maintenant, je pourrais même prendre ça comme un compliment.
Mais là, bizarrement, ce n’est pas vraiment l’âge qui m’a gênée. C’est le verbe : Promener.
« Tu promènes ta sœur ? »
Pas « vous vous promenez ensemble ? » Pas « vous êtes sœurs ? »
Non: « Tu promènes ta sœur.»
Et soudain, dans le regard de cette dame, ma fille n’était plus une petite fille qui se balade avec sa mère.
Elle était devenue l’accompagnatrice. Et moi, la personne qu’on accompagne.
Parce que j’étais en fauteuil.
Il y a d’ailleurs une petite chose que cette scène m’a fait remarquer après coup : ce jour-là, je n’avais pas mon chien d’assistance avec moi.
Il faisait chaud, et je préférais éviter de lui imposer une promenade sur un bitume brûlant qui aurait pu lui abîmer ou lui brûler les coussinets. Alors, exceptionnellement, nous étions sorties sans lui.
Et je me suis demandé si cette scène aurait été différente s’il avait été là.
Parce que mon chien a parfois cet effet assez étonnant : les gens voient le chien avant de voir le fauteuil.
Et, dans ces moments-là, cela peut être une bonne chose.
Un chien d’assistance intrigue, attire les regards, suscite des questions. Certaines personnes viennent nous parler de lui avec beaucoup de bienveillance. La conversation commence alors par le chien, et non par mon handicap. On me demande ce qu’il fait, comment il m’aide, comment il a été formé… Et, mine de rien, cela change complètement le point de départ de l’échange.
Je ne suis plus « la dame en fauteuil ». Je suis simplement la maîtresse de ce chien extraordinaire.
Mais il y a aussi l’autre version.
Parce que le fait d’avoir un chien avec moi peut donner à certaines personnes l’impression que tout leur est permis. Elles s’approchent, tendent la main et le caressent sans même demander. Comme si le chien était devenu un espace public. Comme si le fait qu’il soit adorable suffisait à effacer le fait qu’il travaille.
Et là encore, il faut parfois rappeler les évidences : on ne touche pas un chien d’assistance sans demander.
Même lorsqu’il est adorable ou qu’il vous regarde avec ses grands yeux. Même lorsqu’on pense simplement lui faire une petite caresse parce qu’il est trop mignon.
Il travaille.
Et pendant qu’il travaille, le laisser tranquille est aussi une manière de respecter la personne qu’il accompagne.
Alors, ce jour-là, il n’y avait pas de chien pour détourner les regards. Il n’y avait que mon fauteuil.
Et peut-être que, sans cet intermédiaire à quatre pattes, la perception de la scène était plus immédiate : une femme en fauteuil et une petite fille à ses côtés.
Et dans l’esprit de cette dame, il était apparemment plus naturel d’imaginer que la petite fille promenait la femme handicapée que l’inverse.
C’est peut-être un détail. Mais les détails racontent parfois beaucoup de choses. Et c’est là que ça devient intéressant.
Parce que si j’avais été debout, valide, en train de marcher avec ma fille, aurait-elle imaginé une seule seconde que cette enfant de dix ans et demi était là pour « me promener » ? D’ailleurs, aurait-elle tout simplement oser m’arrêter et m’attraper le bras comme elle l’a fait?
Probablement pas. Elle aurait vu une mère et sa fille.
Mais le fauteuil semble avoir modifié toute la lecture de la scène.
Comme si, à partir du moment où une personne est handicapée, on lui attribuait automatiquement le rôle de celle qui a besoin d’aide. De celle qu’on accompagne, de celle qu’on surveille et qu’on prend en charge.
Même lorsque personne ne vous a rien demandé. Et c’est là que je me suis sentie infantilisée.
Parce que derrière cette petite phrase qui se voulait certainement gentille, il y avait cette idée implicite que ma fille pouvait être celle qui me « promenait ».
Moi qui suis pourtant une adulte, une mère avec ma fille.
C’est assez ironique, finalement.
On passe des années à apprendre à nos enfants à être autonomes, à grandir, à faire les choses seuls… et voilà qu’à dix ans, ma fille se retrouve propulsée au rang d’accompagnatrice officielle de sa mère handicapée.
Il ne manquait plus qu’un petit gilet « Aide à la personne » et on était parfaites.😂
Évidemment, cette dame n’a probablement pas voulu me blesser.
Elle était gentille. Elle nous a parlé du beau temps, de la promenade, de la journée qui s’annonçait agréable. Elle nous a souhaité une bonne journée avant de repartir.
Je ne lui en veux pas.
Mais je crois que c’est justement parce qu’elle n’avait aucune mauvaise intention que cette scène mérite qu’on s’y arrête.
Le validisme n’est pas toujours spectaculaire. Il ne prend pas forcément la forme d’une insulte ou d’un refus.
Parfois, il est beaucoup plus discret. Il se cache dans une supposition, dans un réflexe et dans cette manière de regarder d’abord le fauteuil, puis seulement ensuite, la personne assise dedans.
Et lorsqu’on voit le fauteuil avant de voir la personne, on imagine très vite ce qui va avec: dépendance, fragilité, incapacité…
Alors qu’un fauteuil ne raconte finalement qu’une toute petite partie de quelqu’un.
Il ne dit rien de son âge, de sa personnalité, de son rôle dans sa famille. Il ne dit rien de sa capacité à être mère.
Et certainement rien du rôle que joue son enfant à ses côtés.
Ma fille ne me promenait pas. Nous étions simplement sorties ensemble. Comme nous le faisons régulièrement. Comme n’importe quelle mère et sa fille.
Et je crois que c’est cela que cette petite phrase m’a rappelé avec force : le handicap change encore beaucoup la manière dont les autres nous regardent.
Une femme en fauteuil avec une enfant à ses côtés devient facilement une femme qu’on accompagne.
Une personne handicapée avec quelqu’un devient quelqu’un qu’on aide.
Une adulte handicapée peut soudain être perçue comme une personne dont il faut s’occuper.
Et parfois, même lorsqu’on est parfaitement autonome dans la situation, il faut presque rétablir verbalement l’ordre des choses: « Non, je suis sa mère. »
Juste quelques mots. Mais derrière ces quelques mots, il y avait finalement beaucoup plus : Je suis une adulte, je suis sa mère. Je ne suis pas une personne à promener. Et ma fille n’est pas mon accompagnatrice. Elle est juste ma fille.
Une toute jeune fille qui se promenait avec sa maman un après midi de fin août. Rien de plus, rien de moins.
Alors oui, peut-être que je fais jeune. Peut-être même que ma fille et moi ressemblons suffisamment à deux sœurs pour semer le doute. Je veux bien l’entendre.
Mais si un jour vous croisez une personne handicapée avec un enfant, essayez simplement de regarder la scène comme vous regarderiez n’importe quelle autre. Sans imaginer immédiatement qui aide qui.
Ne décidez pas qui est fragile et qui est autonome. Ne laissez pas le fauteuil écrire toute l’histoire à votre place.
Parce que parfois, le validisme ne crie pas : Il sourit, il attrape votre bras avec gentillesse. Et il dit simplement : « Tu promènes ta sœur ? C’est bien. »